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I

SAHARA

 

 

Anéantis, ils interrogent le désert. Leurs yeux supplient les dunes, les forcent à parler, mais elles ne parlent pas. Elles se taisent inexorablement. Leurs cœurs s’affolent, mais elles brillent sous le soleil brûlant. Ils ont mal à la tête, ils voudraient s’allonger, n’y plus penser, mais ce n’est pas possible, le sommeil du désert est fourbe. Qui sait, et si le vent soufflait tandis qu’ils dorment ? S’il brouillait à jamais leurs pauvres traces disparues ? Non, non, il faut agir au plus vite, il faut s’en sortir, retrouver la piste, il le faut …

 

Ils l’ont perdue si vite, pourtant …C’était une histoire bête, illogique, inattendue. Depuis tous ces jours qu’ils roulaient seuls dans l’immensité du Sahara, sans ambages pour ainsi dire, ils ne s’imaginaient plus qu’ils puissent s’y perdre. C’est une chose qui arrive aux autres, pas à soi. D’ailleurs, ils faisaient très attention, rien n’échappait à leurs yeux vigilants. Oui, c’est une histoire bête...C’est sur la route d‘Agadès, le 15 avril. Les dunes, oubliées quelque temps, apparaissent de nouveau. De multiples traces les contournent et la petite 2CV n’hésite pas. Elle attaque. Mais les traces sont de moins en moins nombreuses, bientôt il n’y en a plus que dix, et malgré les efforts désespérés de chacun pour les garder toutes, elles disparaissent … une à une. La neuvième s’évanouit puis la huitième. Il n’y en a déjà plus que trois, plus que deux, plus qu’une, puis… plus rien. Ce qui n’arrive qu’aux autres arrive, et en cet instant suprême, la sagesse et la témérité s’affrontent. Bob s’affole et veut revenir au dernier poste, tandis qu’Alain croit ferme que la piste est à droite et qu’ils vont la retrouver incessamment. Ils décident finalement de poursuivre les recherches pendant une heure. Après, ils aviseront.

 

De temps en temps, ils tombent sur des traces, puis les reperdent presque aussitôt. Au creux des dunes, ils n’y voient plus rien ; ils sont comme dans une boîte. Au sommet des dunes, le désert est si vaste qu’ils ne savent comment le regarder, et par quel côté le prendre. Et leur empreinte est si timide qu’il ne faut à aucun prix s’en écarter ; ils la perdraient à jamais. Alors ils tournent, ils tournent. Au bout d’une heure, désespérés, ils veulent rentrer.

 

Mais revenir sur ses pas n’est pas chose facile, et ce qui paraissait évident, s’avère épuisant et incertain. Ils sont obligés de s’arrêter un nombre de fois incalculables, de descendre de voiture pour retrouver la trace : il faut avoir le nez dessus et être exactement dans l’axe pour l’identifier. De plus, à l’aller ils avaient souvent fait des demi-tours, et maintenant leurs pistes s’emmêlent, se confondent ; c’est à n’y plus rien comprendre. Où est le Sud ? Où est le Nord ? Tout devient suspect. Ils doutent de la certitude et même d’eux-mêmes. Pour la première fois, ils ont peur.

Alors ils se souviennent du Petit Poucet, et comme lui, ils ont l’idée géniale de mettre des petits cailloux à tous les croisements de leurs traces. Ainsi, pas de danger de tourner en rond indéfiniment !

Le soleil les accable et le désert les ronge. Le sang bat dans leurs tempes. Ils se disent qu’ils sont fous. Jamais ils n’auraient dû partir seuls ! Le Sahara n’est pas un mythe. Il est dangereux et traître. Il est pareil devant, derrière. Il fallait attendre les autres, faire le trajet à plusieurs, tranquillement. Ce n’était pas une course, ni un pari. Le Sahara, c’est comme une bête, une bête féroce qu’il faut charger à plusieurs pour ne pas qu’elle vous dévore. Mais c‘est trop tard, ils sont seuls ; il faut n’attendre du secours de personne. Ils mettent des petits cailloux …

 

Un peu plus tard, ils crèvent et c’est alors qu’ils se rappellent la destinée atroce de ces trois Français découverts morts, ici, quelque part, dans ce sable indifférent et trompeur. Comme Alain et Bob, ils avaient crevé …

 

Mais c’est horrible, ça ne peut pas leur arriver, ce n’est pas pareil. D’abord, ils ont encore de l’eau et un peu à manger. Ils                                                                                                                                                                                                     ne mourront pas. Ils dormiront un peu, peut-être, puis tout s’éclaircira. Poussés par la rage de vivre, ils réparent la roue et repartent. Pourtant, l’obsession de casser la voiture ne les quitte plus … Ils l’ont, la vraie peur ; ils l’ont dans le ventre, dans les yeux ; ils tremblent, ils ne supportent plus ce soleil, cette chaleur, ils ne tiendront pas longtemps ; au fond d’eux-mêmes, ils le sentent déjà.

 

Soudain, des traces. Des traces d’une autre voiture ! puis d’une autre encore ! puis d’une autre … Bob, regarde ! c’est vrai, ils avaient presque douté d’eux-mêmes …

 

Mais… quelle trace choisir ? Elles vont dans tous les sens, s’entrelaçant, se mêlant, se jouant de Bob et Alain en une danse macabre et vertigineuse. En quelques instants, ils ont déjà perdu leur piste, ils ne savent même plus d’où ils viennent, ils sont égarés et l’Araignée tisse sa toile autour d’eux. Dans le sable, il y a des milliers de dessins de pneus, des lignes brisées, des courbes, des dentelles, des tirets, des traits, des crochets, des rondes, des petits cailloux, des mirages, des arbres, des traces, de l’eau, la piste, des voyageurs … À force de le fixer, le sable danse dans leurs yeux fiévreux, ils en perdent la mémoire, et quand ils reconnaissent enfin le dessin de leurs pneus, ils en chancellent presque. Puis le fouillis des traces s’ordonne et la piste apparaît. Comme des morts-vivants, ils rentrent au poste.

 

Deux mois plus tôt

Alain et Bob sont partis de Paris. Alain voulait faire le Tour du Monde. La première étape était de traverser le Sahara. Il fallait partir au plus tard au mois de mars pour éviter les très fortes températures.

Je devais faire partie du voyage, mais j’avais d’abord ma licence à finir. Je les rejoindrai donc fin juin, quelque part sur leur parcours. On avait prévu Bujumbura, capitale du Burundi, en plein cœur de l’Afrique. Bob était un ami américain rencontré trois ans plus tôt à l’Alliance française.

Coin-Coin est née en septembre 1965. Alain l’avait adoptée en septembre 72. Elle avait déjà 78 000 km, et n’a pas coûté trop cher. Pour ce voyage, il lui a refait une santé et lui a remplacé intégralement son moteur. Il lui a fait cadeau d’un filtre à air spécial Sahara et d’une plaque de protection pour le moteur. Deux barres renforcent les longerons avant. Pour la joliesse, une roue de secours orne le capot, et des grillages protègent le pare-brise. Sur le toit, une galerie et quatre jerrycans.

 

Côté finances : nous avons travaillé ! Alain donnait des cours de maths. Et moi je faisais à temps plein du baby-sitting ! Pour la petite histoire, nous nous sommes même improvisés laveurs de carreaux ! Nous sonnions aux portes des immeubles de standing, et nous faisions embaucher au pied levé ! Je me souviens particulièrement d’un pilote de ligne, sûrement très amusé par ce petit couple préparant son Tour du monde en 2CV…

Au final, nous avions un petit pécule de 20 000 F[1]. Et l’idée que lorsqu’il serait épuisé, on se ferait embaucher quelque part. On possédait en plus quelques traveller’s chèques.

Plus d’un mois s’est écoulé depuis le jour où ils sont partis, tous trois, sous la neige. C’était le 11 mars 1973. J’étais baby-sitter à l’Alpe d’Huez, et c’est de là-haut que nous nous sommes quittés tous les quatre, Coin-Coin, Bob, Alain et moi… Alain et moi … C’était la première fois en trois ans que nous nous séparions si longtemps. Alain brûlait de partir. Depuis des mois, des ans, il pensait à ce matin où il s’évaderait vers l’Afrique et peu à peu, cette idée s'était installée dans nos cœurs à tous deux, dans notre vie ; elle en faisait partie ; on y était accoutumé ; on le savait depuis toujours ; c’était notre destin. Alain brûlait à peine ; il continuait normalement sa vie ; il partait voyager, mais c’était une pensée si coutumière que ce matin, il ne comprenait pas vraiment que nous nous quittions, que moi je restais là, rageant contre ma licence, ma vie d’étudiante, les enfants des autres à garder, les trois mois à attendre. Mais je les avais acceptés, ces trois mois ; c’était ma vie à moi. J’attendrai et trois mois durant, je rêverai de l‘aéroport où j’atterrirai un soir à Téhéran, Bagdad, Bujumbura, Brazzaville … Nous ne savions pas encore.

 

Ce matin du 11 mars 1973 – un matin mémorable qui promettait un sacré bon temps – il neigeait et Coin-Coin refusait d’avancer. Elle avait froid, et pleurant et riant à la fois, je les voyais tous les trois descendre les Alpes en roue libre …

 

Ils partent en Afrique, pensaient avoir chaud, et là, ils grelottent. L’Espagne, le nord du Maroc, l’Algérie … quels froids pays en ce mois de mars ! Les pauvres copains de l’aventure dorment dehors, emmitouflés comme des hommes des neiges, avec collants, pantalons, anoraks, bonnet, gants, le tout dans un bon gros duvet. Le matin, Coin-Coin est si froide qu’elle ne démarre plus. C’est vrai, j’oubliais de vous dire ! Figurez-vous qu’Alain et Bob sont partis pour le Sahara avec une batterie déjà foutue. En Espagne, ils ont failli en acheter une neuve, mais leur élan s’est arrêté là : c’était trop cher et ils n’étaient pas sûrs de la qualité. Pas d’achat inutile ! … Bref, il faut tout de même démarrer !

 

L’essai à la manivelle[2] est infructueux. C’est alors qu’Alain a une idée : il sort le camping-gaz… et une casserole. Puis il démonte les bougies et les fait chauffer sur le feu. Quand elles sont cuites à point, il les replace très vite dans le moteur. Surprise : au premier coup de manivelle, le moteur ronronne …

 

Ils continuent tant bien que mal jusqu’à Laghouat qui leur ouvre les portes du Sahara… le ciel est gris et le fond de l’air est froid.

 

Le 28 mars, ils sont à Ghardaïa. Il pleut ! Ghardaïa est une oasis de beauté, la plus belle qu’Alain et Bob aient vue, et j’en ai rêvé des heures. On l’aperçoit au fond de la vallée, blanche et pure au milieu des palmeraies. Du haut d’un minaret, une voix appelle mélancoliquement les Mzabites à la prière. Les femmes s’enveloppent dans un grand tissu blanc qu’elles rabattent sur la moitié du visage, montrant qu’un œil, et encore ! À la vue d’Alain et Bob, elles rasent les murs en leur tournant le dos. Les hommes, eux, sont pittoresques avec leur pantalon large et ample qui leur tombe entre les jambes, et à l’entrée de Ghardaïa, regardez surtout bien l’écriteau qui interdit, par un joli dessin, le short et la minijupe. Une tenue décente est exigée.

 

L’esprit commerçant des M’zabites ne leur a rien enlevé de leur gentillesse naturelle, et Alain et Bob passent de merveilleux moments avec eux, dans les boutiques. Quand bien même ils n’ont pas envie d‘acheter, ils ressortent les bras chargés de souvenirs, et c‘est de Ghardaïa qu’un jour j’ai reçu des kilos de dattes fraîches.

 

De là, nos deux voyageurs décident de prendre la piste qui passe par Djanet, au lieu d’aller directement à Tamanrasset.

 

Pourquoi Djanet ?

 

La route directe et la plus empruntée était Ghardaïa-Tamanrasset, 1320 kilomètres. Mais Alain ne la jugeait pas très intéressante, trop droite. En revanche, Djanet le faisait rêver : oasis mythique, perdu au fin fond de l’Algérie. Il fallait donc traverser le Tassili, et tant pis s’il fallait comptabiliser 1650 km Ghardaïa-Djanet + 700 km Djanet-Tamanrasset.

Mais c’était le moyen de découvrir une Algérie sauvage et rencontrer les Touaregs.

 

Après Ouargla, le soleil apparaît enfin. Ils roulent jusqu’à la nuit tombée. Les torchères des puits de pétrole d’Hassi Messaoud illuminent le ciel et Alain et Bob installent leur campement.

 

Un campement, c’est beaucoup dire. Ils n’ont bien sûr pas de tente, mais un matelas mousse de quatre centimètres d’épaisseur et un bon duvet chacun. Depuis plusieurs jours, le vent souffle sur le Sahara et glace les dormeurs à la belle étoile. C’est pourquoi chaque soir, consciencieusement, ils montent un barrage à l’aide des jerrycans et des valises qu’ils placent contre la voiture. Ils s’abritent derrière et à peine sont-ils couchés, le vent tourne régulièrement de 90°. Les premières fois, ils se sont dit « ras le bol », mais ils n’ont pas fermé l’œil de la nuit. Maintenant, ils ne déplacent toujours pas Coin-Coin, mais font une nouvelle barricade avec les jerrycans. Ils ont froid quand même …

 

Au matin du 30 mars, ils aperçoivent leur première dune et se précipitent pour grimper dessus. La route est encore goudronnée, mais c’est le désert à perte de vue. Du sable, du sable, du sable. Le vrai désert, tel qu’ils croyaient qu’il était toujours.

 

Alain écrit :

« Du sable, du sable, toujours du sable, sauf sur la route. Des dunes, mais pas tellement. Coin-Coin a fait ses 6000 kms depuis Paris.

On grimpe sur une dune de sable, un peu avant Hassi Ben Guebbour où on fait de l’essence. Peu après, j’ai faim, mais Bob a peur des mouches. Il ne veut pas s’arrêter pour manger. Je crois qu’il veut aller jusqu’à Ohannet pour manger au restaurant. Je suis desséché, j’ai besoin de manger, je suis faible. On s’arrête à 100 km d’Ohannet, juste à temps pour manger et se coucher ».

 

Le soir, ils s’arrêtent au bord de la piste. Alors qu’ils sont couchés, un camion passe, fait demi-tour un peu plus loin et sort de la piste pour venir les éclairer. Alain est sur le qui-vive et fait semblant de dormir. Mais le camion s’en va et Alain se rendort.

 

Dans la même nuit, le bruit d’un moteur qui s’arrête réveille Alain. Le chauffeur du camion a éteint ses phares ; cinq, puis dix minutes se passent. Toujours rien. Alain a réveillé Bob, et angoissé, il braque sa lampe de poche sur le camion. Aussitôt le camion rallume ses phares et s’en va dans la nuit noire. Était-ce un coup monté, ou le chauffeur voulait-il simplement se reposer ? Nul ne le saura jamais.

 

Le lendemain, nos amis ont une grande surprise en arrivant à Ohannet. Il n’y a qu’un écriteau « Ohannet », et rien d’autre. Et dire que la veille, ils pensaient dîner là, dans un petit restaurant !

 

Aujourd’hui, ce n’est guère mieux : ils projetaient de faire tout leur ravitaillement à In Amenas, bout de la route goudronnée. Eh bien non ! À part le pétrole, on ne trouve que des conserves de pois chiches.

 

Normalement, il faut une autorisation pour aller à Djanet. Simple précaution … histoire de partir à votre recherche éventuellement, si par hasard on ne vous voyait jamais arriver de l’autre côté. Malheureusement, c'est samedi et la mairie est fermée. Demain, dimanche. Alain et Bob détestent attendre, et inconscients, ils partent seuls sur la piste … Une heure après, ils vivent leur premier ensablement et se couchent derrière la dune, fatigués.

 

Le jour d’après, ils lient connaissance avec la tôle ondulée et je crois qu’ils préfèrent encore le sable …

Mais peut-être ne savez-vous pas ce que c’est que la tôle ondulée et croyez-vous, comme moi je le croyais, que ce sont vraiment des plaques de tôle ondulée en zinc dont on fait les baraques. En fait, c’est presque ça. Au lieu d’avoir passé un rouleau compresseur, on a tassé la terre avec des plaques de tôle ondulée … Mais peut-être préférez-vous croire que ce sont les vibrations des camions qui ont provoqué ces milliers de vaguelettes. Pour rouler là- dessus, il faut donc, soit ne pas dépasser les 20 km/h et encaisser chaque bosse, soit foncer à plus de 60 et ne frôler que le sommet des bosses. Or Coin-Coin a du mal à dépasser 60 km/heure. Avec une 2CV, comme elle a des suspensions très souples, et on peut aller à plus de 30 km/h, mais pas plus.

 

Enfin, presque toujours ! Mes amis trouvent encore le moyen de s’ensabler, et c’est avec soulagement qu’ils arrivent à Illizi, au pied des montagnes du Tassili.

 

Illizi, c’est un village de western, me disent-ils, un village mort. Quand ils sont arrivés, l’après-midi, un silence lourd pesait sur le village désert. Les portes closes semblaient les épier, et c’est avec anxiété qu’ils ont traversé les rues blanches de soleil. Ils avaient chaud et soif, et quel bonheur de découvrir enfin un hôtel ! Le grincement d’une porte trouble l’atmosphère. L’hôtel s’ouvre pour eux. Une voix humaine répond à leurs appels. Ils prennent une bière.

 

L’hôtelier n’est malheureusement pas très encourageant et parle d’une piste atroce, avec des trous d’un mètre, jusqu’à Djanet. Les camions seuls peuvent passer. Il les conjure de faire demi-tour : ce serait une folie de poursuivre sur cette route … mais Alain et Bob ne connaissent pas ce langage et se lancent tête baissée sur la piste de Djanet. L’homme n’a rien pu faire pour les retenir.

 

Au début, la piste ressemble plutôt à un escalier de pierrailles. Les premières rampes passées, ils décident de remettre l’escalade au lendemain. Tout autour, ce ne sont que rochers à perte de vue, rocs coupants et biscornus, falaises à pic, plateformes nues et grises. Car tout est gris, mortellement gris.

 

Au lever du soleil, Alain et Bob reprennent la route, qui n’est en fait qu’un passage découvert dans toute cette immensité semée de crevasses insurmontables, de failles imprévues. Mais un passage laissé tel quel : le châssis cogne et gémit. Coin-Coin monte pas à pas. À chaque heurt, ils croient que la voiture a claqué. Mais non ! C’est robuste, une 2CV … Et elle continue ses sauts de cabri dans ce paysage infernal qui ressemble au Canyon du Colorado en noir et blanc.

 

Plus loin, sur le plateau, une « vraie » piste a été construite, grâce à de la terre rouge amenée jusqu’ici. Elle serpente comme une flamme rouge courant sur l’étendue gris anthracite, contrastant avec un ciel bleu éclatant. Coin-Coin en profite pour faire des pointes de 50 km/h. Elle passe un dernier col et redescend aisément. Malheureusement, la nuit tombe déjà, et ils renoncent pour ce soir à Djanet. Exténués, ils bivouaquent à cent kilomètres du but.

 

C’est alors que le vent se lève et, furibond, s’engouffre dans la 2CV, gonfle les sacs, emporte les cris d’alarme et cause la panique. Alain n’a pas le temps de s’étendre sur son matelas que celui-ci s‘envole, tout à coup. D’un bond, Alain attrape la lampe de poche et se jette à la poursuite de son lit volant. Lorsqu’il en est tout près, il plonge dessus comme au rugby. Il revient : c’est le matelas de Bob qui s’est envolé et Bob ne l’a pas vu partir. Ils n’ont plus qu’à couper le matelas qui leur reste en deux !

 

La nuit se passe sans autre aventure, et le lendemain, ils ont beau scruter l’horizon, ils n’y voient que du sable et du ciel bleu. Le matelas de Bob est à jamais disparu.

Ils atteignent cependant Djanet, fiers de ce premier succès. L’audace était grande, mais elle était belle …

 

À Djanet, il y a d’autres voyageurs, deux Américains en stop, un Français en Ami 6, quelques Land Rover. On est content de se voir, on s’interroge. Tu t’es ensablé combien de fois ? T’as crevé combien de pneus ? Vous allez jusqu’où ? Tu l’as bricolé, ta « 2-pattes » ? T’as vu le mec à Illizi ? Et mon matelas …

 

À Djanet, il y a une chaude ambiance. On se connaît tout de suite. On se repose quelques jours à l’ombre des palmeraies fraîches et aimables. On suit un guide touareg, là-haut, sur le plateau. Dans les grottes, il montre les fameuses peintures rupestres prouvant qu’autrefois, ce coin du Sahara n’était pas désert. On y chassait la girafe…

 

Dans la nuit, un son de tam-tam, rythmé et primitif, éveille soudain Alain et Bob. Des chants graves et monotones s’élèvent. Ce sont les Targuis qui veillent.

 

De retour au village, le lendemain, ils sont émerveillés par le tableau doux et grave de femmes marchant en une lente procession rituelle. Leurs robes mauves et noires, leurs lourds bijoux, leur peau sombre et leur regard mélancolique transparaissent comme une toile de maître dans les volutes de poussière. Derrière s’avancent, sur leurs chameaux blancs, de fiers cavaliers Touaregs, armés et dissimulés sous d’abondantes étoffes noires et bleues … la fête dure trois jours.

 

Alain écrit :

« J’ai hâte qu’Anne-Elisabeth arrive. Ce serait bien si elle pouvait nous rejoindre à Kinshasa. »

 

Le 8 avril, cap sur Tamanrasset.

 

La piste étant épouvantable, en pointillé sur la carte Michelin, ce qui veut dire : en sol naturel, non balisée, réservée aux véhicules tous terrains …, la piste étant donc hautement difficile, Alain et Bob montrent, pour une fois, de la prudence et préfèrent rouler avec des Anglais. Coin-Coin a déjà eu des déboires : elle s’est cassé une attache de moteur en tapant sur un rocher, et les bras de suspension doivent être tordus, car les pneus avant s’usent anormalement.

 

Le premier jour est correct : tôle ondulée, sable où l’on ne s’ensable pas, oueds à passer.

 

Vers le soir, ils rencontrent une Land-Rover qui ne veut plus avancer, mais l’un des Anglais la répare aussitôt. Les voyageurs de la Land-Rover indiquent, en échange, un très mauvais passage où ils se sont ensablés en beauté. Pauvres amis ! Avec votre petite 2CV, qu’allez-vous devenir !

 

Le lendemain, Alain et Bob se lèvent très très tôt pour vaincre le fameux mauvais passage pendant que le sable est encore humide. De tendres gazelles s’enfuient à leur vue, et Alain et Bob, rêveurs … s’ensablent. Humide ou pas, le sable c’est toujours mauvais ; les copains sont époustouflés de voir que, lorsque trois personnes poussent, une 2CV se sort de n’importe quelle embûche, et pratiquement sans effort.

 

Bob est dément. Pour traverser les oueds, Alain, qui est assis au volant, prend tout son élan et arrive à fond de cale dans l’oued. Il passe comme ça cent mètres sans difficulté, puis Coin-Coin ralentit, ralentit, vite la seconde, Bob saute à 20 ou 30 à l’heure, roule et prend parfois la portière en pleine figure, vite il se relève, il pousse de toutes ses forces, et la plupart du temps, l’oued est franchi de justesse.

 

Mais les ensablements n’ont pas cessé pour autant. Une grosse dune, énorme, énorme, barre la piste. Alors Alain, toujours optimiste, fonce dedans … et s’ensable. C’est alors qu’il se rend compte qu’elle fait bien un kilomètre de long, cette dune ; obnubilé par le détail, il ne l’avait pas vue dans son ensemble ! Enfin, cela n’aurait rien changé à la situation, étant donné qu’il n’y a aucun moyen de la contourner. Une grande décision est donc prise : on décharge entièrement Coin-Coin : les quatre jerrycans d’essence sur le toit, les deux jerrycans d’eau, celui de l’huile, les deux valises, la glacière (pour les pellicules-photos !), la caisse de nourriture, la boîte à outils, la caisse de pièces de rechange … Libérée de tous ces fardeaux, Coin-Coin a l’air montée sur des échasses ! Et en reprenant son élan, elle franchit presque toute seule la dune. Il n’y a plus qu’à trimballer tout le bazar à pied. Pauvre Bob ! il ne pensait pas faire route avec un coéquipier si fou ! ! !

 

Le lendemain, c’est l’attaque du Hoggar. Les pistes n’ont pas encore été refaites et en font voir de toutes les couleurs aux voyageurs. Il y a des rampes incroyables où Coin-Coin s’essouffle même en première, et où Bob est parfois obligé de sauter. Pour garder la puissance, Alain joue avec l’embrayage : ainsi le moteur toujours à 6000 tours et la voiture avance à 5 km/h, sans que les roues patinent. Au sommet, il y a comme une odeur de brûlé dans l’embrayage.

Coin-Coin continue sa chevauchée héroïque dans le Hoggar. Certaines montées sont jonchées de cailloux monstrueux, mais il ne faut surtout pas ralentir, et la 2 CV tape à droite, à gauche, par terre, dans un bruit infernal, au risque de tout casser. Bob est vert et ne veut plus rien voir ni entendre. Il traite Alain de tous les noms. Heureusement pour Alain, la voiture ne casse pas …

 

L’enfer prend fin et Bob et Alain arrivent au but : Tamanrasset, au cœur du désert. Le compteur indique 85 499 km. Ils ont parcouru 7500 km.

 

Surprise : pas d’eau, pas d’essence à Tam’. Il faut attendre trois jours. Une piètre compensation est offerte : tout existe dans cette petite ville du désert : hôtels, banques, piscines, boutiques, voyageurs aéroportés… et puis on retrouve toujours les compagnons de route, les « Land », les « piétons », les motos …

 

Au matin du 14 avril, direction le Niger. C’est l’étape Tamanrasset-Agadès, la plus longue, la pire.

Le poste frontière est à 500 km de Tamanrasset. Pas d’âme qui vive d’ici là. L’état de la piste est inconnu. Agadès est à 500 kms de l’autre côté de la frontière côté Niger. Et au milieu : In Guezzam, un poste frontière qui n’a pas d’essence. D’où les quatre jerricans de vingt litres d’essence sur le toit.

Plus de 1000 kms sans aucune étape, aucun ravitaillement, aucun poste d’essence, c’est 1000 kms de pistes inconnues, mal entretenues.

Dans le désert, le monde se divise en deux : ceux qui sont allés à Tamrasset (et ça c’est facile), et ceux qui sont allés jusqu’à Agadès, et ça veut dire : ils ont traversé le désert.

 

Alain et Bob partent seuls vers le Niger. Tout compte fait, ils préfèrent la solitude, ils aiment régler leur petite aventure entre eux, à leur rythme.

 

La piste est presque bonne, sauf quelques passages de sable. Dans l’un d’eux, Alain passe à toute allure et heurte un énorme rocher qui émergeait à peine. Le verdict est sans appel : la suspension droite est cassée. Coin-Coin a un air triste et rase le sol. Les occasions d’ensablement seront de plus en plus fréquentes. Cependant, il faut continuer. La frontière se passe à l’aise : la guérite est vide.

Le poste frontière côté Niger s’appelle Assamaka, il est à 40 km.

Et là, c’est l’enfer sur quarante kilomètres, c’est-à-dire dans le no-man’s land qui sépare les deux pays : l’Algérie et le Niger. Chacun se moque de la piste du no-man’s land et les voyageurs en pâtissent. La piste principale est si infecte que chaque routier a essayé de faire la sienne propre.

 

Alain écrit le 14 avril :

« Levé tôt. Plus ou moins rapidement on va jusqu’à In Guezzam, la frontière. Puis piste très difficile. On s’ensable à la frontière, de ma faute. Passages difficiles. On s’ensable à nouveau sur un passage très difficile, mais on pourrait le contourner. On s’engueule. On arrive difficilement à pousser Coin-coin en arrière. Je suis crevé, littéralement vidé, le Sahara c’est horrible. On boit des rasades d’eau à même les jerricans de 5 litres. On mange entretemps. Finalement on sort la 2CV.

 

On est maintenant arrêté, face à une belle dune. Sur son sommet, une épave rouillée. On sait qu’on ne pourra pas franchir la dune, alors on attend ce soir, quand il fera moins chaud. Est-ce par ici que trois français sont morts ?

Après une sieste, j’en ai ras le bol, et je pars à pied en reconnaissance. Je me décide malgré Bob à gravir une dune. Aucun problème. On arrive en vue du poste frontière nigérien.

On s’ensable. On pousse un peu, mais on se réensable. Finalement, sur l’initiative de Bob, je pars à pied à la frontière chercher de l’aide. Une land-rover vient nous aider nous sortir, s’ensable toute seule elle aussi, puis nous indique le bon chemin.»

 

Tout va bien, et le petit point grossit de plus en plus, puis il ne grossit plus du tout. Vite Alain passe la troisième, la seconde, la première. C’est un immense champ de sable, tout mou, sans fin. Ils poussent sur 3 m et se rendent compte qu’ils ne franchiront pas les 1000 ou 2000 m restants. Alain s’en va à pied chercher de l’aide. Il revient avec une Land-Rover qui tire la 2 CV sur quelques mètres et s’ensable à son tour. Décidément … À trois de la hisser hors de là, et la Land-Rover en tête, ils partent sur le bon chemin.

 

Il ne va pas du tout en ligne droite, le bon chemin, mais décrit un très grand cercle pour éviter le champ de sable … Au poste frontière, il y a un vrai geyser et l’on peut boire des litres et se doucher mille fois. Ça compense la sécheresse de Tamanrasset !

 

15 avril 1973

Départ pour Agadès. Alain et Bob n’attendent pas les autres. C’est alors qu’ils se perdent et ont failli suivre le sort des trois français retrouvés morts…

 

… De retour au camp, le cœur a bondi à la vue d’autres voyageurs, et enfin raisonnables, ils décident de faire route, le lendemain, avec deux camions VW et deux motos conduites par des Anglais.

Le jour suivant, ils changent déjà d’avis et larguent tout le monde, et j’admire cette faculté d’oublier tout si vite. Une pauvre journée de sable et de soleil s’est écoulée, et les voilà qui partent au culot : ils piquent droit sur Agadès.

 

Ils se perdent bien sûr, dans les épineux cette fois. Des Targuis qui passaient là les remettent sur la bonne voie. Ils crèvent aussi, et quatre pneus d’un coup même. Naturellement ces imprudents n’ont qu’une pompe à air foutue et ils doivent attendre le passage de quelqu’un. C’est une land-rover qui les dépanne.

 

Cinq kilomètres plus loin, ils crèvent. C’est la rengaine. La nuit tombe et les copains gonflent le pneu comme ils peuvent. Agadès n’est plus qu’à 50 km.

 

Ils sortent juste d’un ensablement quand des phares illuminent le ciel : ce sont les Anglais à moto et les deux VW ! Le soir même, ils atteignent tous leur destination.

 

Agadès, c’est le repos du guerrier. On se sent fier d’avoir vaincu le désert, de faire partie de cette petite communauté de voyageurs qui ont su affronter l’impossible et aller au bout de leurs rêves. On se repose, on répare les voitures, on se raconte ses aventures.

 

Bob et Alain réparent Coin-Coin. Vous vous souvenez, sa suspension s'était cassée après Tamanrasset. Par chance, ils peuvent en acheter une neuve. La batterie est foutue, mais ils la rechargent quand même. Tout est cher à Agadès. Pour la mécanique, ce sont tous des voleurs. Alain voulait par exemple acheter des pneus neufs. Mais c’était exorbitant. 25 000 CFA[3] le pneu ! Comme Alain trouve que c’est trop cher, le mécanicien lui en propose d’autres moins chers, et il court les chercher. Des tout neufs, dit-il, mais ils ont tous quelque chose : une grande fente sur le côté, des trous ou bien des usures partout. Et lui de jurer qu’ils sont tout neufs ! Alain n’en veut pas, et du coup, il se dit qu’il pourrait peut-être lui aussi vendre un des pneus usés de Coin-Coin. Mais bien sûr, le type le dédaigne et Alain, déçu, fout son pneu en l’air. Le soir même, il apprend que le type l’a ramassé et revendu 1.000 CFA (20 F).

 

Le 21 avril, ils partent pour Niamey, en passant par Tahoua. La végétation réapparaît sous forme d’épineux, et Coin-Coin évite souvent le sable en roulant en dehors des pistes. Ils ne crèvent même pas. Par contre, Coin-Coin ne démarre plus qu’à la manivelle.

 

Le lendemain, ils arrivent à Tahoua. Des voyageurs sont en train de manger des poulets grillés. Ça sent bon, et Alain et Bob en mangeraient bien eux aussi … Ils font venir la petite servante et lui en commandent un chacun. C’est si bon, si réconfortant dans le désert qu’ils en commandent encore un chacun. La faim les tourmente de plus en plus, et la petite servante court toujours, souriante et dévouée. Les poulets sont si petits qu’ils grillent bien vite. Au quatrième, ils sont si minuscules que nos deux voyageurs n’en font qu’une bouchée. Quand ils en recommandent une cinquième fois, la petite servante leur dit, l’air triste et gêné, qu’il n’y en a plus ... Ils ont mangé toute la basse-cour, du plus gros coq au plus petit poussin …

 

À partir de Tahoua, la piste est fréquentée, mais ce n’est pas toujours chose agréable. La tôle ondulée est terrible ici, et pour la casser, des tracteurs passent sur la piste en tirant une espèce de gigantesque brosse à dents en fil de fer. C’est une excellente idée, mais la brosse à dents s’effrite et laisse des petites pointes métalliques qui s’amusent à crever les pneus des voitures. Pourtant, les amis ont plus de peur que de mal : Coin-Coin ne crève pas ! Peut-être parce qu’elle ne dépasse pas les 30 km/h.

 

Le 24 avril, ils sont à Niamey. Niamey, fin d’une étape, fin du désert. C’est le gros village, avec ses garages, ses hôtels climatisés, ses ambassades, sa circulation hétéroclite, où chameaux et voitures se côtoient délicieusement. Toutes les pistes du désert mènent à Niamey, tous les voyageurs s’y donnent rendez-vous. Mais Niamey, c’est aussi le courrier, les nouvelles du pays … À Niamey, on souffle.

 

Puis Coin-Coin file sur Ouagadougou, capitale de la Haute-Volta

 

À Ouagadougou, Alain et Bob sont bloqués et attendent que les virements demandés à leur banque arrivent sur leur compte. Ils traînent des jours et des jours, rencontrent des coopérants et retrouvent peu à peu les voyageurs croisés depuis Tamanrasset.

 

Je parcours le cahier à spirale.

Entre le 30 avril et le 24 mai,

Page après page, une suite de déconvenues, de lassitude, d’attentes, d’oisiveté, de calculs financiers, de réflexions sur le pays, les gens, de divagations philosophiques.

Tôle ondulée…, accident : la tige de direction est tordue.

 

29 avril :

« Bob s’endort au volant, et de justesse j’évite une charrette chargée de bois. Evidemment je suis furieux… »

 

Réparer la voiture, charger la batterie.

« Citroën est fermé. La banque aussi, car demain c’est la fête du travail, et tout le monde fait le pont. Heureusement le spécialiste 2CV travaille chez lui. Il me répare rapidement la direction. Le génial carrossier d’à côté refait le plancher sous les pédales. Et surtout il refaçonne à merveille l’aile droite qui était complètement aplatie. Il restera l’absence de peinture, témoin de l’accident. »

 

Et puis les contretemps… Banque, Citroën et ambassades pour les visas et tracas administratifs, flics, les mots récurrents. En somme les tribulations d’un voyageur privé d’un coup d’aventures qui le dépassent, éclairées par l’impatience de mon arrivée, « J’ai hâte qu’Anne soit là…. »

 

26 avril :

« Je pense de plus en plus que je vais peut-être travailler à Abidjan ».

 

Maintenant les routes sont goudronnées, et ils peuvent filer jusqu’à Abidjan.

Le temps passe et Alain s’interroge sur mon point de chute en Afrique. Kinshasa ou plus près ?

 

19 mai, exemple de tribulations :

« Départ pour le Ghana. Il y a une rivière à traverser, et pas de bac à Frambo ! Il faut retourner. À cause des flics, on ne part qu’à 5h 30. Une heure après il fait nuit. À 9h 30, on est de nouveau à Abidjan. Total : Abidjan-Frambo-Abidjan : 400 km ! »

 

Dimanche 20 mai :

Nouveau départ d’Abidjan avant 8h du matin. On arrive à midi à la frontière…

Pas de chance, le type pour le carnet de passage en douane n’est pas là, vu que c’est dimanche. Il ne viendra qu’à 3h. On arrivera peut-être quand même à Kumasi.

Frontière du Ghana : ils sont tous ronds. Ils nous font attendre. Ils veulent de l’argent. On passe quand même. Il fait presque nuit à…

 

21 mai :

Clac, bruit sec, puis la voiture cogne dessous, tandis que je freine à mort : suspension cassée. On continue jusqu’à Kumasi… La butée de suspension …

Dans un village, j’essaie de bloquer la suspension, mais sans succès. Bob est parti chercher un camion de dépannage. J’attends ici au milieu des enfants. Je suis vraiment la bête rare. Certains disent même que voir un américain, c’est voir Dieu ».

 

Le 24 mai, ils sont à Cotonou, aux portes de l’Ambassade de France. Avec un grand sourire, une femme leur remet les lettres et essoufflés, ils apprennent que je débarque le 14 juin … à Cotonou ! la course pour Brazzaville est annulée.

 

Cotonou, 25 mai

« Au consulat, j’apprends qu’il me faut faire un nouveau passeport puisque celui-ci n’a plus de page. Pour Bob, c’est la même chose. J’écris ça en vitesse à Anne-Elisabeth. »

 

Dimanche 27 mai

« Onze semaines que l’on est parti ».

 

Lundi 28 mai

« Anne passe ses examens version-thème. Ce serait bien si elle les avait… »

 

Mardi 5 juin

« Je suis furieux.

Primo : Anne a pris un aller-retour.

2° Elle n’arrive que le 14 juin, et non le 12.

3° Elle a raté ses examens

4° Elle n’a pas fait son passeport

5° L’autre a volé toutes nos provisions »

 

7 juin

« Bob annonce qu’il n’ira pas plus loin que Cotonou. On ne sera jamais trois dans Coin-Coin. On dormira dans la voiture, j’y ai déjà pensé.

En levant la banquette, et en l’accrochant avec des ficelles, les caisses on les met sur la banquette, le reste sur le côté, et on a toute la place qu’il faut pour dormir. Ce serait bien si on vendait trois bidons qui nous encombrent. «

 

Vendredi 8 juin 

« On est passé pour mon passeport. Toujours rien. Ces cons-là, ils avaient oublié de décharger la valise diplomatique. »

 

Mardi 12 juin 

« Je n’ai toujours pas de réponse pour mon passeport. Je pense que je partirai sans et qu’ils me l’enverront à Brazzaville. De toute façon, Anne n’a pas de deuxième passeport pour le Cameroun. Donc, si on l’empêche de passer, cela ne sert à rien que j’ai un deuxième passeport. »

 

Mercredi 13 juin 

« Demain ! Je n’ose y croire, elle aura sûrement raté l’avion, ou alors sera descendue à Niamey. Il lui est sûrement arrivé plein d’histoires. »

Jeudi 14 juin 

« J’apprends vers 3h et demi que l’avion d’Anne-Elisabeth est supprimé. Je ne m’en fais pas, mais quand même… Il semblerait que demain il n’y a pas d’avion en provenance de Paris. L’avion de Lomé arrive avec une heure de retard, et qu’est-ce qu’il y avait dedans ? ANNE ELISABETH ! »

 

 

 

 

 

 

 

[1] 3000 €

[2] manivelle : pour les jeunes générations qui ignorent son existence, la manivelle permettait de démarrer un moteur récalcitrant.

[3] 25 000 Francs CFA = 500 Francs français = 76 €