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II

DAHOMEY…

 

 

11 juin

 

Trois mois, c’est long, c’est long. Et ces lettres que je recevais par paquets de cinq ou six, et puis plus rien pendant des jours … Ah ! Quelle attente ! je ne me souviens même pas avoir dormi ces derniers temps. Je ne pouvais pas, j’avais à rêver, à préparer mon voyage, à dire au revoir à ma famille et mes amis. Je me disais même que je ne reverrai peut-être personne, jamais plus. Je ne savais plus rien, si ce n’est que j’avais raté ma licence et que j’allais revoir Alain et que je ne le quitterai plus. L’Afrique, c’était Alain, et de Cotonou, je n’imaginais que l’aéroport.

 

… Depuis 2 h du matin, je suis debout, habillée. L’avion décolle à 8 h. J’en suis à mon quatrième petit déjeuner. J’ai trop chaud, j’ai trop froid, j’ai peur d’être en retard, je suis trop en avance. L’avion est en retard et j’ai peur qu’Alain ne sache pas que j’arrive. Après tout, Brazzaville, Abidjan, Nairobi … il ne sait peut-être plus que j’arrive le 14 juin à Cotonou ? C’est vrai, je n’ai plus reçu de lettre depuis quelques jours …

 

« Attachez vos ceintures » … Le sentiment de l’impuissance, la crainte de l’inexorable, je n’ai jamais pris l’avion et je pleure presque d’énervement… 

« Nous vous souhaitons à tous un bon voyage à bord » … La machine vrombit, nous décollons.

 

C’est un voyage splendide et je cuis au soleil. Le Sahara me fascine et je n’arrive pas à croire qu’Alain était là-dedans, si minuscule ; je vois à peine les oasis.

 

Tandis que je rêve de Cotonou et que nous survolons déjà Niamey, l’hôtesse me signale que finalement, le point de chute serait à Lomé, capitale du Togo ! Ahurie, j’apprends que ce brusque changement de programme est dû à la présence inopinée du président du Togo et de toute sa suite ! Et moi, peu habituée à ce genre de contre-ordres, surtout pour un baptême de l’air, j’ai une peur folle de ne pas retrouver Alain. C’est la débâcle en mon cœur.

 

À Lomé, personne n’a l’air de se soucier des trois ou quatre pelés que nous sommes et qui voulons aller à Cotonou. Eh oui, qu’est-ce que vous voulez, nous savons bien que c’est embêtant, mais c’est à Cotonou que nous avons rendez-vous !

 

Les heures s’écoulent et dans le petit aéroport de Lomé, j’entrevois une infime parcelle de la vie en Afrique. Les jeunes lycéens, togolais ou français, flirtent tendrement sur les bancs de la salle d’attente … Dans l’aéroport, l’odeur d’un monde neuf et libre me picote déjà ; j’ai trop chaud, je suis pâle et caparaçonnée, mal dans ma peau. Paris m’a fait une telle armure que je me sens encore étrangère, ou plutôt ni étrangère ni chez moi : je débarque.

 

Trois heures après l’atterrissage, on nous invite à nous hisser à bord d’un petit avion du genre vieille 2 CV croulante, mais qui aurait des ailes. Quant aux bagages, le pilote me jure les avoir lui-même transbahutés.

 

Et nous voilà partis, sans ceinture de sécurité et dans un bruit d’enfer. Nous survolons de grandes étendues noires où brillent çà et là des feux de camp, et puis tout à coup, mille lumières vacillantes. C’est Cotonou …

 

Alain est là, blond, blond, blond, le sourire tout bronzé, la chemise ouverte, pieds nus. Je ne me souvenais plus de ses yeux si verts, de sa voix si tendre … je le savais, mais je ne m’en souvenais plus. Et ce soir, je ne peux croire que les trois mois sont déjà passés …

 

Alain savait depuis le matin que mon avion était supprimé et reporté à une date inconnue. Et puis quelqu’un lui avait dit d’aller voir, à tout hasard, vers le soir. J’étais là. Mes valises par contre, évanouies ! Demain, demain, me dit-on …

 

Coin-Coin m’attend, elle aussi. Pour une 2CV qui, avec ses sept années, a traversé le Sahara, elle est belle, en fait. Un petit air penché peut-être,… oui, c’est vrai, mais … c’est grave ?

 

Quant à Bob, le troisième de l’équipée Paris-Cotonou, il nous attend à l’hôtel du Port, un hôtel … je ne peux pas vous dire … c’est simple, je n’en croyais pas mes yeux. J’avais l’impression d’être dans un film. Oui, c’était comme au cinéma où tout est trop beau et pas vrai. Les paillottes blanches au toit de chaume, la piscine bordée de cocotiers. La musique douce. Les lézards rouges et verts, et qui font des pompes. Et les gens qui ont tous l’air heureux, reposés, sans problème. J’étais décidément complètement déphasée …

 

La soirée s’écoule comme un rêve, un peu brumeux, à cause de l’alcool et du bonheur. Les étoiles brillent. Une délicieuse fraîcheur me fait frissonner. Quelqu’un plonge dans la piscine. Le rire d’une fille éclate dans la nuit. Des gens murmurent. Une luciole rouge décrit des arabesques dans l’ombre : c’est une cigarette. Quelle est cette langueur inconnue ? Quelle est cette douceur ?

 

La nuit s’endort. Chacun regagne son logis, sans bruit, et nous, nous dormons là-bas sur la plage, là où les palmes bruissent et la mer nous berce. Depuis tous ces jours, Alain a pensé à notre première nuit. Il a pensé à tout, aux intrus, aux moustiques, à la pluie … Dans Coin-Coin, il « dresse » la moustiquaire et, coincés entre la banquette, la porte, le volant, les pans de la moustiquaire trop longue, trop basse, nous essayons de dormir. Les moustiques, malins, piquent à travers la moustiquaire qui nous colle comme un bas, qui suit ma jambe, moule mon corps, me fait un masque. J’étouffe, j’étouffe … toute la nuit, j’attends le jour.

 

L’ombre pâlit. Epuisée, je m’endors enfin, brûlante et mordue sur tout le corps.

 

Un incident saugrenu nous tire de nos rêves et dans un demi-jour, nous voyons tout à coup mon pantalon sortir tout seul par la fenêtre. Alain se jette à temps sur la main qui l’emportait, et la voix de s’excuser : « j’te l’empruntais, c’est tout, j’voulais seulement te l’emprunter ». Le voleur a disparu dans l’aube commençante.

 

Je me glisse dehors. J’ai envie de vivre et de courir. C’est fini Paris et le béton et le néon et le bruit. Ici tout est pur. Le sable brille sous le soleil levant. Une brume légère danse dans l’air et sur la mer. Un vieux pêcheur rafistole son filet.

 

Je cours à travers les dunes et je me jette dans les vagues. Quand je reviens, un jeune garçon grimpe dans un cocotier. En quelques secondes, il est déjà là, à côté de moi et me présente une magnifique noix de coco. D’un coup de machette, il la déshabille, l’ouvre et m’offre son lait rafraîchissant.

 

Tout m’éblouit et jamais de ma vie, je n’avais ressenti cette liberté si totale, si pleine, si douce. À ma grande surprise, je distingue soudain, au milieu des herbes hautes, des Africains assis là, à ne rien faire, avec leur peau d’ébène qui se détache sur cette folle verdure. C’est si merveilleux de ne voir que le ciel, la mer, les fleurs, les arbres, et ces hommes qui se fondent si parfaitement avec la nature …

 

Tandis que nous dormions en l’aimable compagnie des moustiques, Bob passait la nuit chez « mon ami ». « Mon ami », c’est un jeune garçon. « Mon ami » est orphelin. Il habite tout seul une jolie case de bois et de chaume. Il y a des nattes par terre et des trésors accrochés partout. J’étais un peu affolée quand je suis arrivée chez « mon ami », parce que toute la rue s’est précipitée sur la 2 CV, nous faisant une fête monstre. Et tous de me chiper la main et de demander à Alain : » C’est ta femme ? » Dans la case seulement, j’ai pu dire ouf.

C’est lui qui d’abord appelait Alain et Bob « mon ami », et ainsi l’ont-ils aussi appelé. Et ce n’est pas un mot en l’air. « Mon ami » a tout prêté à Alain et Bob. À commencer par sa case, et cela fait trois semaines que les copains m’attendent à Cotonou. Un jour, avec un peu de gêne, il a proposé à Alain sa petite sœur, en s’excusant parce qu’elle était encore jeune et que … C’était sûrement la plus grande marque d’amitié. En échange, il était normal qu’Alain et Bob partagent tout avec lui, et ne se contentent pas de « louer » la case en le nourrissant. C’est ainsi que tous les jours, il disparaissait quelque chose, shampooing, nivaquine, sucre ou café. Ce jour-là, j’ai su ce qu’était l’amitié, le vrai partage. Cela n’a aucun rapport avec ce que l’on possède. On partage tout.

 

 

Toute ma vie, je me rappellerai Bob, ce matin. Si grand, si «terriblement américain». Si la case avait croulé, il l’aurait soutenue de son épaule.

 

 

Quand nous sommes arrivés, Bob faisait son sac. «Mon ami» lui avait tressé un magnifique panier, et il serrait ses affaires de route. Il partait. Le Sahara, ce fut une épreuve physique mais ce fut aussi une épreuve psychologique, un combat d’idées, une divergence de conceptions, une rupture « temporaire » de l’amitié. Ils ne se supportaient plus. Tu dépenses trop … Ras le bol de faire la cuisine ! Va à l’hôtel tout seul ! et chaque jour empire, et le jour arrive enfin où l’on se sépare. Sans regret.

 

Bob est prêt. Il pense partir vers l’Afrique du Sud. De là-bas, il s’envolera peut-être vers le Japon.

 

Dans la case de « mon ami », le « Tour du Monde à trois » est presque né qu’il meurt déjà. Qu’il était facile de rêver à Paris ! … Eh oui, le rêve s’est cassé et sur la longue piste rouge de l’Afrique, Bob part, seul, son baluchon tressé sur l’épaule. « I am a poor lonesome cowboy » semble-t-il dire. Allez, bonne chance, ami de toujours.

 

Tandis que sa silhouette s’évanouit, la ville chaude éclate de mille rumeurs. La ville, c’est trop dire. Je crois bien que je n’ai pas vu d’immeuble, mais des bicoques au bord des pistes poussiéreuses, où les enfants courent nus et où les chiens et les cochons s’ébrouent dans les flaques. La musique fuse de partout et les gens dansent dans la rue. Avec un naturel et une adresse qui m’étonnent toujours, les femmes portent des montagnes de choses sur la tête, et les petites filles s’entraînent aussi avec de minuscules objets, un verre, une banane. Une fois, j’ai pouffé de rire : un homme passait à mobylette, avec sur son porte-bagage, une femme portant sur la tête une énorme cage où caquetaient au moins vingt poules ! Et ils allaient vite ! Ce mélange de deux civilisations a quelque chose d’adorable et de gentiment comique. De rue en rue, je m’étonne sans cesse et Alain, que plus rien n’étonne, rit de mes yeux agrandis et avec amour, me montre tous les coins qu’il aime.

 

Je suis amoureuse de l’Afrique. C’est le coup de foudre. J’adore cette vie qui ne se passe qu’au dehors, ces gens qui se parlent tous, qui à chaque carrefour, rencontrent un copain. Et tout le monde rit, et tout le monde crie, et ça klaxonne, et les taxis, tous des 2CV, où s’entassent bien dix personnes à chaque fois, et les vélos tous déglingués, mais du moment que ça roule …

 

La banque aussi, c’est un poème. J’étais même stupéfaite. Je voyais entrer des femmes, toutes belles dans leurs boubous de couleur. Elles s’installaient à une petite table, et de leur giron sortaient des liasses et des liasses de billets. Sans doute accumulaient-elles, jour après jour, leur fortune.

 

À midi, Alain m’emmène chez Babo, un petit restaurant bien africain, le plus sympa de Cotonou. On y mange bien et pas cher. Le steak-frites-salade, en plus aromatisé, pour 150 CFA (3 FF). Tout le monde se retrouve là, les femmes en pagne et les voyageurs.

 

On déambule sous un soleil accablant. Les habits collent à la peau. Mes cheveux sont trop lourds, trop longs. J’ai chaud et j’attends avec bonheur les courtes averses si bienfaisantes. C’est vers le soir seulement, quand Cotonou s’anime et explose de gaieté, que j’ai le sentiment de respirer enfin, de revivre.

 

C’est la nuit. Les lampes à pétrole, fabriquées judicieusement dans des boîtes de sardine, éclairent les visages rieurs. Dans la rue principale sont dressées des centaines de tables, et les femmes font la tambouille au-dessus d’énormes marmites. Tout le monde vient là, dîner et veiller. C’est la vraie fête, et comme toujours et partout, la musique retentit dans la rue.

 

La piste rouge s’étire le long des villages au bord de la mer. J’apprends ce que c’est qu’une piste et ça m’amuse beaucoup. On saute sans arrêt, on s'écrase dans les flaques de boue. C’est un voyage très mouvementé, et la crique, au bout de ce chemin rouge, semble encore plus douce.

 

Il y a quelques huttes, mais elles sont désertes. Les cocotiers font la ronde autour de la plage. Des pirogues sculptées dorment au soleil, et les enfants nus jouent dans l’eau. Les vagues sont gigantesques, et c’est comme une tempête sous un ciel serein. Car sur cette côte, il est parfois impossible de faire même une brasse. La « barre » est dangereuse et engloutit chaque semaine quelque nageur téméraire et imprudent. En effet, si en Europe, la terre se prolonge par une plate-forme continentale, sur la côte ouest de l’Afrique, le fond de la mer tombe immédiatement à pic. Cette brusque dénivellation, si près du rivage, provoque des aspirations et des remous, et si l’on a la folie de passer la barre, cette barrière d’écume blanche qui tire un trait tout le long de la côte, il est très difficile de regagner le rivage.

 

L’après-midi, nous retournons à Cotonou, si animée et colorée. Les mendiants nous harcèlent souvent, c’est vrai, mais aussi toutes sortes de types qui veulent discuter, ou mieux, se glissent carrément à l’arrière de la 2 CV et nous indiquent mille pistes à suivre. L’un d’eux est extraordinaire. Il veut acheter. N’importe quoi, dit-il. Montre ! Alors on sort les chemises militaires. Il est ravi, et plutôt que de nous proposer un prix, il dit : « dis un prix ». Alain, bon joueur, donne un prix, fort. Il faut toujours commencer par un prix fort. Puis il descend. Mais c’est toujours trop, et notre ami se fâche : « tu comprends, moi je suis affairiste, alors… » Alors il voudrait qu’on marche. Mais Alain s’y connait en discussion, et comme les forces sont égales, chacun s’en va content.

 

Le soir, quand nous retrouvons « mon ami », la scène du marchandage reprend, en pleine rue. Il y a bien vingt jeunes autour de nous, et ils adorent tous les chemises kaki. « Mon ami » m‘en présente quelques-uns. Lui, c’est mon frère, l’autre mon cousin. Si Alain ne m’avait pas prévenue, j’aurais été assez surprise de voir tant de frères et tant de cousins de « mon ami ». En fait, ils ne sont qu’amis, et « mon frère », « mon cousin » sont des marques de gentillesse.

 

Et les voilà tous, frères et cousins, palabrant et s’arrachant les chemises, les touchant, les essayant. Au bout du compte, personne n’en achète car ils sont tous fauchés, et ce n’est que par hasard que j’en aperçois une, judicieusement cachée dans l’arbre au-dessus de nous. Personne ne sait comment elle est montée là, et parmi tous ces jeunes, tendres et voyous, j’aurais été bien incapable de distinguer l’auteur de ce bon coup.

 

Il faut s’en aller, quitter « mon ami », si fier d’avoir des amis français. Il est comme un héros, dans sa rue, et jamais je n’oublierai son sourire triste quand nous sommes partis, et tous ses petits frères et petits cousins qui grimpaient sur le pare-choc et riaient comme des fous. Moi aussi, je suis un peu émue.