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IV

CAMEROUN LA JUNGLE ROUGE

 

28 juin

 Une frontière en Afrique, c’est long. C’est long comme une pluie fine à Paris. Ça n’a rien à voir avec la frontière pour la Hollande, où l’on reste tranquillement dans sa voiture et où l’on tend juste sa carte d’identité par la fenêtre.

Une frontière en Afrique, c’est pittoresque. C’est un concert de klaxons, de cris et de rires, un va et vient incessant de gens pas pressés, comme au Nigéria.

C’est aussi une piste rouge feu que la forêt aimerait engloutir, un ciel bleu foncé et une petite case au bout. On descend, on ne voit personne, on entend les oiseaux. On s’approche de la case et on entre. Un douanier bien habillé et fatigué de tant de chaleur est là, derrière son bureau. Il est très gentil et écrit très très lentement. Un autre visiteur franchit le seuil de la porte. Il a un parapluie où s’accroche et se balance un adorable bébé singe, minuscule, grand comme ma main.

C’est fini, la frontière est passée. Nous sommes au Cameroun.

 C’est si beau que je vous le répèterai toujours. C’est une beauté incroyable, rouge, bleu et vert foncé. C’est la vraie forêt vierge avec rien que des arbres gigantesques et des lianes. Personne. Pas de maison. C’est comme un alcool trop fort et je me jette dans la forêt comme dans la mer. Je veux avancer mais je ne peux pas. Des fils invisibles m’emprisonnent et des herbes me piquent. Les oiseaux fredonnent des airs extraordinaires. Alain joue du tam-tam. C’est divin.

 Nous repartons sur la piste qui monte et descend sans arrêt et fait de nombreux lacets. Nous traversons des rivières. Puis petites maisons et prairies réapparaissent. C’est le Cameroun anglophone.

Nous étions si tranquilles tout à l’heure, et la frontière s’était si bien passée. Le douanier n’avait même pas tiqué en voyant nos visas d’Afrique du Sud sur le passeport. Pourtant tout le monde nous avait dit qu’avec ce visa, nous ne pourrions jamais entrer au Cameroun. Mais le douanier n’était peut-être pas au courant, et puis, l’Afrique du Sud, c’est loin, et ça ne représente pas grand-chose quand on est douanier en pleine forêt vierge.

En attendant, nous nous faisons arrêter toutes les dix minutes maintenant. Nous avons droit à des multiples fouilles de la part d’autres douaniers, de flics, de la gendarmerie et même de l’armée. Ils farfouillent jusque dans la caisse de victuailles.

Le soir, nous arrivons à Mamfé, une ville sur la carte, un village en réalité. Les vaches paissent sur des prairies verdoyantes. On se croirait en Normandie. Il fait encore très très chaud, mais le ciel est noir d’encre là-bas. J’ai peur que cela recommence comme hier. J’ai vu plein d’arbres abattus sur la piste.

Nous passons d’abord chez le mécanicien pour faire regonfler un pneu, et comme l’orage menace, nous nous dépêchons de nous installer pour la nuit, sur une belle pelouse au bord de la route. Nous battons tous les records de vitesse, et à la minute où nous finissons, la pluie tombe et nous nous enfermons dans notre maison.

Une trentaine d’enfants chahuteurs encercle Coin-Coin, et nous pensions qu’au bruit du tonnerre, ils s’enfuiraient. Mais non ! Ils sont fous de joie et plus l’orage cogne, plus ils exultent. Leur grand jeu est de faire l’avion. Ils courent en haut de la prairie et dévalent la pente à toute allure. Les bras tendus comme des ailes, ils foncent sur Coin-Coin, sautent dessus, collent le nez aux fenêtres, nous font plein de grimaces et de signes, sourient et crient. C’est un tableau génial que de les voir si fous et si heureux sous la pluie battante.

 La pluie cesse. C’est la piscine autour de nous et les enfants, pieds nus et trempés, pataugent allègrement. Alain sort son tam-tam et moi, ma flûte. Tous écoutent et l’un d’eux part chercher sa guitare. C’est alors qu’un flic obtus et borné appelle Alain et lui donne l’ordre de décamper. Pourquoi ? Nous nous amusions si bien et les enfants ont l’air tout triste. Mais le flic s’énerve, nous menace et s’en va.

 Nous n’avons pas envie de partir, d’autant que Coin-Coin a perdu ses fonctions d’automobile et que les enfants nous disent de rester, que ce flic n’est pas le seul ici. Nous apprenons que cette prairie est en fait la pelouse de la résidence des flics ! Evidemment, nous ne pouvions pas le deviner, mais quand même ! Maintenant que le lit est fait et qu’il fait nuit noire, c‘est méchant de vouloir nous déloger.

Mais le flic revient, accompagné d’un compère qui nous souhaite « Welcome », « Welcome », mais foutez le camp ! Ils veulent que nous allions à l’hôtel. Nous sommes blancs, donc nous avons de l’argent, éternel argument ! Et notre argument à nous, c’est que nous n’avons jamais dormi dans un hôtel et qu’il n’y a pas de raison qu’on nous force à y aller. Nous sommes très bien dans Coin-Coin.

Les enfants essaient de nous défendre et le flic obtus les pourchasse avec un bâton, mais toujours ils reviennent à la charge. Et au jeune Africain qui débarque, candide, avec sa guitare, il dit : « Range ta guitare et va donc étudier ».

Le flic enrage, il veut nous conduire au poste. C’est vrai qu’on a la tête dure. On discute, on dit n’importe quoi, qu’il nous faut au minimum une heure pour retransformer Coin-Coin. Mais il ne veut rien entendre. Ras le bol ! Toute la journée, on nous fouille, et le soir, on nous embête, pour le plaisir, je suis sûre.

Alors on y va, doucement, sans se presser. On déplace un peu la banquette pour pouvoir manœuvrer le volant. Alain est assis sur le matelas-mousse et les autres poussent. Nous allons donc dormir devant les PTT, sur du béton, à la lueur d’un réverbère. C’est donc vrai que les flics Camerounais ne sont pas accueillants !

 Enfin, ce n’est pas bien grave ! Voilà notre jeune ami à la guitare et deux ou trois autres copains qui viennent discuter. Comme on aime discuter, en Afrique ! Aux contrôles de police ou dans les banques. Ça peut durer deux ou trois heures. C’est dans l’ordre des choses et il faut en prendre son parti. Il faut sourire, être gentil, ne jamais être pressé, et à un flic ne jamais dire qu’on reste dans son pays mais qu’on est en transit. Le mot « transit », ça rassure, ça veut dire qu’on vient de quelque part et qu’on va ailleurs. Dans cet état d’esprit, tout est agréable.

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