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IV

CAMEROUN LA JUNGLE ROUGE

 

 

28 juin

 

Une frontière en Afrique, c’est long. C’est long comme une pluie fine à Paris. Ça n’a rien à voir avec la frontière pour la Hollande, où l’on reste tranquillement dans sa voiture et où l’on tend juste sa carte d’identité par la fenêtre.

Une frontière en Afrique, c’est pittoresque. C’est un concert de klaxons, de cris et de rires, un va et vient incessant de gens pas pressés, comme au Nigéria.

C’est aussi une piste rouge feu que la forêt aimerait engloutir, un ciel bleu foncé et une petite case au bout. On descend, on ne voit personne, on entend les oiseaux. On s’approche de la case et on entre. Un douanier bien habillé et fatigué de tant de chaleur est là, derrière son bureau. Il est très gentil et écrit très très lentement. Un autre visiteur franchit le seuil de la porte. Il a un parapluie où s’accroche et se balance un adorable bébé singe, minuscule, grand comme ma main.

C’est fini, la frontière est passée. Nous sommes au Cameroun.

 

C’est si beau que je vous le répèterai toujours. C’est une beauté incroyable, rouge, bleu et vert foncé. C’est la vraie forêt vierge avec rien que des arbres gigantesques et des lianes. Personne. Pas de maison. C’est comme un alcool trop fort et je me jette dans la forêt comme dans la mer. Je veux avancer mais je ne peux pas. Des fils invisibles m’emprisonnent et des herbes me piquent. Les oiseaux fredonnent des airs extraordinaires. Alain joue du tam-tam. C’est divin.

 

Nous repartons sur la piste qui monte et descend sans arrêt et fait de nombreux lacets. Nous traversons des rivières. Puis petites maisons et prairies réapparaissent. C’est le Cameroun anglophone.

Nous étions si tranquilles tout à l’heure, et la frontière s’était si bien passée. Le douanier n’avait même pas tiqué en voyant nos visas d’Afrique du Sud sur le passeport. Pourtant tout le monde nous avait dit qu’avec ce visa, nous ne pourrions jamais entrer au Cameroun. Mais le douanier n’était peut-être pas au courant, et puis, l’Afrique du Sud, c’est loin, et ça ne représente pas grand-chose quand on est douanier en pleine forêt vierge.

En attendant, nous nous faisons arrêter toutes les dix minutes maintenant. Nous avons droit à des multiples fouilles de la part d’autres douaniers, de flics, de la gendarmerie et même de l’armée. Ils farfouillent jusque dans la caisse de victuailles.

Le soir, nous arrivons à Mamfé, une ville sur la carte, un village en réalité. Les vaches paissent sur des prairies verdoyantes. On se croirait en Normandie. Il fait encore très très chaud, mais le ciel est noir d’encre là-bas. J’ai peur que cela recommence comme hier. J’ai vu plein d’arbres abattus sur la piste.

Nous passons d’abord chez le mécanicien pour faire regonfler un pneu, et comme l’orage menace, nous nous dépêchons de nous installer pour la nuit, sur une belle pelouse au bord de la route. Nous battons tous les records de vitesse, et à la minute où nous finissons, la pluie tombe et nous nous enfermons dans notre maison.

Une trentaine d’enfants chahuteurs encercle Coin-Coin, et nous pensions qu’au bruit du tonnerre, ils s’enfuiraient. Mais non ! Ils sont fous de joie et plus l’orage cogne, plus ils exultent. Leur grand jeu est de faire l’avion. Ils courent en haut de la prairie et dévalent la pente à toute allure. Les bras tendus comme des ailes, ils foncent sur Coin-Coin, sautent dessus, collent le nez aux fenêtres, nous font plein de grimaces et de signes, sourient et crient. C’est un tableau génial que de les voir si fous et si heureux sous la pluie battante.

 

La pluie cesse. C’est la piscine autour de nous et les enfants, pieds nus et trempés, pataugent allègrement. Alain sort son tam-tam et moi, ma flûte. Tous écoutent et l’un d’eux part chercher sa guitare. C’est alors qu’un flic obtus et borné appelle Alain et lui donne l’ordre de décamper. Pourquoi ? Nous nous amusions si bien et les enfants ont l’air tout triste. Mais le flic s’énerve, nous menace et s’en va.

 

Nous n’avons pas envie de partir, d’autant que Coin-Coin a perdu ses fonctions d’automobile et que les enfants nous disent de rester, que ce flic n’est pas le seul ici. Nous apprenons que cette prairie est en fait la pelouse de la résidence des flics ! Evidemment, nous ne pouvions pas le deviner, mais quand même ! Maintenant que le lit est fait et qu’il fait nuit noire, c‘est méchant de vouloir nous déloger.

Mais le flic revient, accompagné d’un compère qui nous souhaite « Welcome », « Welcome », mais foutez le camp ! Ils veulent que nous allions à l’hôtel. Nous sommes blancs, donc nous avons de l’argent, éternel argument ! Et notre argument à nous, c’est que nous n’avons jamais dormi dans un hôtel et qu’il n’y a pas de raison qu’on nous force à y aller. Nous sommes très bien dans Coin-Coin.

Les enfants essaient de nous défendre et le flic obtus les pourchasse avec un bâton, mais toujours ils reviennent à la charge. Et au jeune Africain qui débarque, candide, avec sa guitare, il dit : « Range ta guitare et va donc étudier ».

Le flic enrage, il veut nous conduire au poste. C’est vrai qu’on a la tête dure. On discute, on dit n’importe quoi, qu’il nous faut au minimum une heure pour retransformer Coin-Coin. Mais il ne veut rien entendre. Ras le bol ! Toute la journée, on nous fouille, et le soir, on nous embête, pour le plaisir, je suis sûre.

Alors on y va, doucement, sans se presser. On déplace un peu la banquette pour pouvoir manœuvrer le volant. Alain est assis sur le matelas-mousse et les autres poussent. Nous allons donc dormir devant les PTT, sur du béton, à la lueur d’un réverbère. C’est donc vrai que les flics Camerounais ne sont pas accueillants !

 

Enfin, ce n’est pas bien grave ! Voilà notre jeune ami à la guitare et deux ou trois autres copains qui viennent discuter. Comme on aime discuter, en Afrique ! Aux contrôles de police ou dans les banques. Ça peut durer deux ou trois heures. C’est dans l’ordre des choses et il faut en prendre son parti. Il faut sourire, être gentil, ne jamais être pressé, et à un flic ne jamais dire qu’on reste dans son pays mais qu’on est en transit. Le mot « transit », ça rassure, ça veut dire qu’on vient de quelque part et qu’on va ailleurs. Dans cet état d’esprit, tout est agréable.

 

Le lendemain …

La piste est infecte. Elle serpente dans les montagnes dont on ne voit pas le sommet à cause des nuages. L’affreux zinc disparaît peu à peu du toit des cases. On approche du Cameroun francophone.

Des bananiers émergent çà et là de la forêt, et à des coins si incongrus que seuls les gorilles peuvent y décrocher les bananes. D’immenses plantations de cacao interrompent la forêt. Leurs fruits ressemblent à des petits ballons de rugby. J’ai envie d’y goûter. Un homme me montre comment le manger. Il l’ouvre d’un coup de machette. C’est tout blanc et juteux à l’intérieur. Ça a un goût sucré et un peu écœurant. Les gros noyaux rouges sont amers. C’est du Van Houten pas sucré.

Dans la journée, on rencontre par deux fois des voyageurs qui ont aussi traversé le Sahara, les uns en bus VW, les autres en Land-Rover. On reverra d’ailleurs ceux de la Land à Douala.

Le soir, on s’arrête à Kumba, et avant de s’installer, on demande une autorisation. On se couche et vlan ! Fallait s’y attendre, une grosse voix bourrue nous crie de sortir et de montrer nos papiers.

Le matin, il y a encore foule autour de nous, mais c’est bizarre, les gens ne sont pas très sympathiques et nous regardent bêtement et silencieusement.

 

Aujourd’hui, ce sont des kilomètres de plantations d’hévéas que nous longeons. Chaque hévéa a une saignée au bas du tronc et un bol recueille la sève qui fait le caoutchouc.

Aux plantations d’hévéas succèdent des plantations de palmiers à huile. Je sais enfin reconnaître un palmier d’un cocotier. Le palmier a une tête toute ébouriffée ; ses palmes sont fofolles, brillantes et souples. Le cocotier, lui, est plus élancé et ses palmes sont raides et mates. Et puis, il porte des noix de coco !

 

Plus tard, ce sont des champs de canne à sucre, et souvent nous voyons les gens sucer de grands bâtons de canne à sucre.

Nous pensions nous baigner à Victoria, au pied du Mont Cameroun, mais nous sommes déçus. Le ciel est gris et la plage est noire et jonchée de cailloux. L’eau est boueuse, sans doute parce que le Mont Cameroun est un volcan.

Pour nous consoler, nous pique-niquons dans le jardin abandonné d’une grande maison coloniale, livrée aux fourmis et aux cafards. La maison avait dû être très belle et cossue, et maintenant on se demande ce qu’elle fait là.

À notre tour, nous désertons le palais et filons sur Douala, en faisant d’abord une halte au Prisunic de Victoria. Nous n’avons pas choisi trois trucs qu’un type s’approche et nous dit : « La 2CV là devant n’est pas à vous par hasard, parce qu’il faudrait vous dépêcher de fermer le toit, elle est en train de se remplir comme une cuvette ! » Nous nous ruons à la porte et que voyons-nous ? Le déluge ! Le vrai déluge. C’est incroyable. Il y a à peine cinq minutes, le ciel était bleu. Et c’est une pluie si forte qu’elle fait mal comme une gifle et qu’elle nous baisse les paupières comme un taquet.

 

Par la même occasion, nous apprenons que Douala est, avec une autre ville d’Inde, le coin le plus humide et le plus pluvieux du globe. L’an dernier, il a plu trois semaines sans une seconde d’arrêt, trois semaines de trombes fracassantes comme aujourd’hui. On raconte que des voitures disparaissaient soudainement dans des flaques.

Voilà des pluies que j’aime ! Elles sont franches et saines, rafraîchissantes. Les Français qui vivent là-bas disent même qu’en saison sèche, c’est dur parfois, qu’aucune pluie jamais ne vient vous ragaillardir. Le ciel pèse sur la terre et sur la mer, lourd comme une carapace d’argent, et jamais il ne pleure la plus petite larme.

Enfin, pour le moment, nous sommes au Cameroun et c’est le début de la saison des pluies.

Mais il ne pleut plus déjà…

Douala est toute belle et blanche dans son quartier résidentiel aux immenses villas et aux jardins fleuris.

C’est dommage, la mer est sale et nous n’avons plus envie de nous y jeter. C’est une toute petite plage où campent déjà des Suisses dans un coin, des Strasbourgeois dans l’autre. Le Mont Cameroun se dresse juste en face, et, entre lui et nous, sont éparpillées plein de petites îles boisées.

 

Nous retrouvons les quatre jeunes parisiens en land-rover, rencontrés sur la piste. En fait, je n’avais pas très envie d’aller au restaurant manger avec des Parisiens. Les Parisiens et l’air climatisé (c’est malin, j’ai mal à la gorge maintenant), j’ai envie de les oublier, à la fin ! Je rêve des villages rouges où j’ai toujours envie de retourner.

Dimanche 1er juillet, un nouveau mois.

Nous restons deux ou trois jours sur notre plage de Douala. Peut-être Solange va acheter mon billet de retour sur Paris.

Alain écrit : « petit dîner vachement bon, avec viande et vin rouge. C’était chouette ».

Nous nous baladons au marché africain, des heures et des heures. Il n’y a pas un européen et d’ailleurs, nous avons mis un temps fou à le trouver, ce marché. Il s’étale pourtant dans de nombreuses rues pittoresques et animées. On y marchande à qui mieux mieux. J’achète un petit sac adorable, avec plein de couleurs. À Douala, il coûtait triple.

 

Là, le petit vieux avec qui nous discutons le prix est heureux, il aime discuter, et c’est le jeu. Le prix de départ est même obligatoirement trop fort.

Enfin…, je parle, mais au début, on m’aurait vendu n’importe quoi. D’ailleurs, on me repérait à des kilomètres, alors qu’Alain, on ne l’embêtait jamais.

La meilleure, c’est encore cet après-midi, quand on a voulu acheter des tomates. L’ennui, c’est qu’elles étaient bigrement chères ! Alors le type disait à Alain « d’accord, la caisse de tomates, c’est un cadeau, mais tu me prêtes ta femme pour trois semaines ! » Mais comme Alain riait, et marchandait, qui plus est, le type continuait : « bon, écoute, je te donne deux poireaux en plus, mais tu me prêtes ta femme, juste pour cette nuit. Je te promets, je te la ramène demain matin ! » … C’est l’attroupement autour de nous et je commence à m’inquiéter. Mais c’était une farce et tout le monde rit bien !

À Douala, nous essayons aussi de remplacer les bras de suspension de Coin-Coin. Ils sont tous les deux complètement tordus. Nous changeons vite d’avis quand le garagiste annonce la couleur : 30.000 CFA, le bras ! ! Bon ! Eh bien, ce sera pour une autre fois ! Ils sont très bien ces bras, d’ailleurs, très très bien…

À la banque, Alain n’obtient pas l’argent attendu.

 

C’est la dernière nuit à Douala. J’ai dû attraper un coup de soleil. J’étouffe et je suis dévorée par les moustiques. Je suis toute cabossée comme au premier jour et pourtant, nous avons une moustiquaire. Il pleut et je me hisse dehors pour me calmer. C’est bon, la pluie …

Les nuages sont très très bas. Ils semblent posés sur la mer. Le Mont Cameroun n’existe plus.

Allez, emmène-nous à Yaoundé, petite Coin-Coin ! Montre-nous encore de jolis paysages …

 

Regarde ces drôles de maisons modernes, avec de vraies fenêtres et des rideaux en pleine brousse. Et tout autour ces mignonnes paillottes, meublées avec des chaises et des tables. C’est vrai, tout semble plus riche, plus civilisé par ici. Il y a des clôtures d’arbustes et de fleurs. Le bétail est bien gras.

Et depuis Cotonou, les enfants jouent toujours avec ces merveilleux jouets construits de leurs mains : des voitures téléguidées ! Toutes en fil de fer, bouts de bois, bidons et capsules. On peut même reconnaître des 403 et des Dodge.

 

Yaoundé est une ville superbe, au cœur des montagnes. Il fait frais, et pour la première fois, je mets un pull. Des jeunes élégants flânent. Des petits enfants impeccables, propres comme pour un jour de communion, trottent dans des chaussures en plastique trois fois trop grandes ou bien dix fois trop petites. Une fois, j’ai vu un homme marcher pieds-nus vers la ville, ses chaussures sur la tête. Une autre fois, un homme marchait tranquillement sous la pluie, son parapluie fermé posé sur la tête.

 

Mais ce n’est pas le moment de rire. Un flic vient de nous arrêter. Coin-Coin a refusé une priorité, ça barde. Le flic veut nous retirer le permis et Alain se mord déjà les doigts de le lui avoir donné. C’est une chose à ne jamais faire. Après, c’est trop compliqué pour le récupérer. Et le flic est furieux, aimable comme une porte de prison et justement, nous nous demandons si nous n’allons pas y faire un tour. Il nous questionne. Qu’est-ce qu’on fait à Yaoundé ? Nous répondons vite que nous ne faisons que passer, nous allons au Gabon. Moi, je m’énerve un peu, mais Alain ne se départit pas de son sourire ni de sa bonne humeur. Il discute, dit toujours oui, jamais non, et surprise ! Le flic sourit lui aussi et s’excuse auprès de Madame ( !) de l’avoir dérangée…

Nous traînons et flânons jusqu’au soir parmi la foule vivante et gaie, habillée à l’européenne, mais avec un chic et une désinvolture extraordinaires.

Notre campement est derrière l’église. Un coin charmant, sombre, qui domine la ville toute pleine de lumières.

Au dîner, nous inaugurons un nouveau plat qui va devenir presque quotidien, le plantain. En fait, c’est un régime de bananes que nous avons cueilli sur la route. Malheureusement, elles sont vertes, petites et immangeables. Crues, c’est impossible, on a essayé. Bouillies, c’est infect. Mais coupées en rondelles et frites, quel régal ! Salées ou sucrées, on dirait des beignets ou des pommes de terre sautées.

 

Nous dormons. Pas trop bien. Avec une petite angoisse au creux du cœur. Depuis Paris, Alain ou moi, nous avions toujours su à peu près où nous allions. Même au Nigeria, nous étions prêts à tout et rien ne s’est passé finalement. Mais là, personne ne nous dit rien sur la route.

 

Les voyageurs, majoritairement, s’arrêtent en Côte d’Ivoire et au Dahomey. Une petite partie, surtout les anglophones, poussent jusqu’au Kenya. Jusqu’à Yaoundé, ça va, c’est la même route pour tout le monde. Mais personne ne prend la route pour le Gabon. Nous voulons longer la côte, suivre la mer jusqu’au Cap. Oui, c’est notre but et nous prenons le plus court chemin, en somme. Nous n’avions aucune info, ni sur l’état de pistes, ni sur l’accueil de la population, ni sur la sécurité. Notre seule aide était… notre carte Michelin au millionième.

La seule chose que nous sachions, c’est que nous entrons dans la jungle.

La jungle… ça me fait tout drôle d’écrire ce mot, la jungle. Le mot « jungle » est vrillé si fort dans ma tête et mon cœur, que je me rappelle tout : la peur, l’absence de ciel. On ne savait pas où on allait. Voir un village, c’était comme un soulagement, et imaginez notre surprise et notre joie de rencontrer, marchant tranquillement …Un Français, un type génial.

 

À pied, avec juste un baluchon. Ce qui m’a encore le plus frappée, c’était sa propreté, son allure, comme s’il partait pour une balade dans la forêt de Saint Germain en Laye.

Ça fait neuf mois qu’il voyage pourtant, et il en a passé cinq au Niger, avec des Touaregs en caravane. Il s’est acheté successivement un chameau, un cheval, un âne. Maintenant, il n’a plus rien. Si, il a 50 F et ça l‘embête. D’habitude, il n’a jamais rien et là, quelqu’un lui donné 50 F. Alors, il veut absolument nous offrir un pot, se débarrasser vite de cet argent sans lequel il a connu tant de joies simples et fait tant de rencontres. Nous faisons un bout de route ensemble et nous nous quittons. Coin-Coin est trop petite et on voyage mieux, chacun seul de son côté.

 

Le soir, c’est formidable. Nous nous arrêtons à un village pour dîner sur l’herbe. Tout de suite nous sommes entourés bien sûr, et un Monsieur, très grave et gentil, nous offre l’hospitalité, refusant l’idée de nous voir dormir dans la voiture. Et après, qu’est-ce qu’on penserait du Cameroun ? … « Nous ne sommes pas des gens primitifs au point de vous laisser dehors » dit-il. Vraiment, nous sommes soufflés de cet accueil et effectivement, nous passons la nuit chez Monsieur le Sous-Préfet. Eh oui, c’est lui le chef du village. Il nous offre à boire du Coca et nous fait préparer une jolie villa en crépi rose.

C’est un soir très beau, étoilé, troublé par le chant et les cris de toutes sortes de bêtes. Le Monsieur nous parle du Cameroun. La jeunesse rurale fout le camp vers les villes. Comme partout. Beaucoup de jeunes obtiennent des diplômes et vont étudier en France. Lui est resté toute sa vie ici et ses mots sont embués de nostalgie.

 

Au matin, nous retrouvons notre Français d’hier, il n’a pas perdu son temps. Il a été hébergé par une famille de Bamalikés (les commerçants) et s’est fait chouchouter par quatre jolies filles. Le voilà avec pantalon et veste neufs, cousus de leurs mains.

Nous faisons le marché ensemble et notre copain s’en retourne auprès de ses tendres Bamalikés.

 

On dort ce soir dans une case, dans un village. La maman est très sympa. Son mari est parti à la chasse pour dix jours, c’est son métier. Il part dans la brousse en pirogue, et

 

rapporte du gibier, ou du poisson, selon le cas. Il en garde pour lui, et en revend aussi au village.

 

Notre entrée dans Ebolowa est plutôt comique. Un homme court derrière nous et nous crie quelque chose. Inquiets, nous nous arrêtons. « Les roues avant dansent, Monsieur, je vais te les réparer tout de suite, laisse-moi faire. Tiens, mets ta voiture là. Je suis mécanicien, moi, et je vois bien qu’elles dansent tes roues », dit-il, surexcité. Voilà une chose que nous n’avions pas remarquée, mais, bon joueur, Alain met sa voiture au garage, pour voir. Mais il ne voit rien. Pas de roues qui dansent. Alors l’homme se fâche. Il veut absolument travailler. Il sort déjà ses outils, et Alain est obligé de retirer en vitesse Coin-Coin de ce garage trop pressant. L’histoire se finit comme toutes les histoires en Afrique. On lui donne de quoi s’offrir une bière. Les roues dansaient parce qu’il avait très soif.

 

La forêt est fantastique, sombre et envoûtante. Des bambous gigantesques forment d’énormes tavernes.

À peine arrêtés, deux enfants d’une quinzaine d’années, surgissent des fourrés. Ils nous regardent, sages comme des images, puis s’en vont. Ils reviennent, accompagnés cette fois d’une petite fille, albinos ou métis, je n’ai jamais compris. Sa peau n’est pas tout à fait blanche, ses cheveux crépus sont blonds, ses yeux sont verts. Ces enfants avaient été nous chercher un bel épi de maïs grillé au feu de bois, et nous sommes très touchés de leur gentillesse. Nous buvons du jus d’orange ensemble, mais ils ne disent toujours rien. Ils observent. Dans cette forêt si dense, sans doute peu de gens, je parle des Blancs, s’arrêtent comme ça, et pour ces enfants, dont le village, invisible, est à l’intérieur de la forêt, c’est une occasion rare d’observer des Blancs. À la fin, ils sont dix autour de nous, si sages qu’ils nous intimident presque.

 

Nous ne sommes plus très loin du Gabon maintenant et nous continuons. Sur la piste, une 2CV est arrêtée. Sa batterie est foutue. Ils sont six ou sept autour et nous demandent de leur prêter la nôtre. Ce qui n’est très commode déjà, mais nous n’avons pas le temps de nous poser des questions qu’un Monsieur d’un certain âge, bien habillé et distingué, descend d’une Land-Rover. Il passe trois quatre fois devant moi, sans un mot, en me faisant « non » du doigt, avec une telle insistance dans les yeux que je le dis à Alain, le plus discrètement possible, et nous nous tirons. C’est vrai, nous nous trompons peut-être, mais ils étaient nombreux, pas très sympathiques en plus.

Et une fois qu’ils ont la batterie, ils peuvent faire ce qu’ils veulent.

Un peu plus loin, trois hommes nous arrêtent. Rien n’est en panne. Ils veulent juste de la bière. Nous n’avons que de l’eau et personne n’en veut.

 

Tout à coup, la forêt s’arrête, il fait jour. Les maisons sont disséminées sur d’immenses pelouses plantées de quelques palmiers. Ce ravissant village, c’est Ambam. C’est là que nous quittons le Cameroun pour entrer au Gabon.

 

Le Gabon, c’est d’abord pour nous une soirée inoubliable. Comme hier, nous nous arrêtons à un village, et très vite des gens viennent. Et comme hier, ils poussent des hauts cris, disant qu’il est impossible que nous dormions dehors, qu’eux, les Gabonais, sont des gens civilisés… Sur ce, un jeune homme nous apporte deux chaises et une table, peut-être les seules du village, pour que nous puissions dîner confortablement. Vous nous imaginez, tous les deux, sur nos chaises, en plein milieu du village ! C’était comique.

Arrive alors un vieux monsieur qui nous invite chez lui pour la nuit. Et tout le monde de nous suivre chez le vieux monsieur. 

C’est une grande belle maison en ciment avec terrasse, c’est là que nous faisons la popote, assistés de toute la famille du grand chef. Parmi eux, le maître d’école. Il s’intéresse à tout ; il est d’abord très intrigué par ce que nous mangeons. Une ratatouille ? Drôle d’idée. Ça manque de poisson, dit-il après avoir goûté. Et puis, il n’avait pas pensé à manger du plantain frit à la poêle, encore moins du plantin sucré. Ça amuse tout le monde.

Il nous explique que, du temps de leurs pères, ils faisaient la cueillette, et que la nourriture de base actuellement est toujours le manioc, l’igname (yam), le plantain, les arachides. Nous apprenons que le plantain, le cacao, le café, et même le manioc, viennent de l’Occident.

 

L’igname, c’est comme une patate, ils le font bouillir, puis le mangent en purée

Le manioc est pilé. On en fait une pâte qu’on vend sur les marchés, enveloppée dans des feuilles de bananier.

Ils mangent aussi beaucoup de canne à sucre et d’arachides. Les arachides fraîches sont souvent pilées, et les femmes en font une pâte mélangée à du poisson.

Comme ils se lèvent tôt, ils prennent le petit déjeuner vers 6 ou 7h : soupe de la veille, bananes… Vers 10h, ils font un vrai repas à base de viande ou de poisson. À nouveau un repas vers midi, puis vers 4h. En fait, c’est difficile d’établir un horaire exact vu que les gens mangent, finalement, quand ils ont faim. S’ils mangent beaucoup plus que nous, c’est qu’ils font aussi beaucoup plus d’efforts physiques, et notamment des kilomètres et des kilomètres à pied par jour. Le maître d’école me disait justement qu’il avalait au moins dix bananes d'un coup. Une, c’est ridicule.

 

Après, nous avons parlé des albinos. Ils les considèrent comme des anormaux, bien sûr, mais reconnaissent, sans comprendre pourquoi, qu’ils sont souvent très intelligents. Chose curieuse, il y a beaucoup d’albinos dans cette région, et effectivement, nous en avons vu plusieurs. Ce défaut de pigmentation est héréditaire : si le grand-père est albinos, le fils ne le sera pas, mais le petit-fils le sera. C’est ainsi qu’un homme du village où nous sommes, avait juré à sa femme que si jamais elle mettait au monde un albinos, il le tuerait. Eh bien ! Ils en eu sept, et d’après tous nos amis, ils sont remarquables de par leur intelligence.

Ces personnes ont malheureusement la peau excessivement blanche et fragile. Ils attrapent toutes les maladies. Leurs yeux presque blancs ne peuvent rien fixer. Le jour, ils ne voient pas à plus de dix mètres.

Deux autres garçons se sont joints à notre groupe et on discute maintenant des saisons. Nous avons eu un mal fou à leur faire comprendre que dans nos pays, il n’y pas de saison réglée sur le système des pluies. Eux, ils ont une grande saison sèche et une petite saison sèche, une grande saison des pluies et une petite saison des pluies. Ils ont aussi quatre récoltes par an. Seules les bananes poussent tout le temps.

Comme Alain a vécu en Afrique du Nord, nos amis lui posent de multiples questions, ils sont surtout très curieux de savoir quelles sont les mœurs des Musulmans, s’ils leur ressemblent un peu.

Par ce biais, nous arrivons peu à peu au problème de la femme en Afrique. Actuellement, il est rare que ce soit les parents qui décident d’un mariage, du moins dans les villes et les villages un peu évolués. Les jeunes qui veulent se marier apprennent d’abord à se connaître. Puis le jeune homme va trouver la famille de la jeune fille, et pour l’épouser, il doit offrir une dot d’au moins 150.000 CFA. Soit en bétail, soit en argent … Le mariage est une sorte de situation pour la jeune fille.

 

Nous parlons longtemps dans la nuit avant de nous coucher. Le lendemain matin, les enfants sont déjà au travail de défrichage. Ils apprennent les travaux de la brousse pendant les vacances scolaires.

En partant, nous leur offrons notre vieille carte d’Afrique. Ils sont fous de joie, mais comment leur faire comprendre que notre pays est là, non, encore plus loin … là-bas, là-bas. Je vois bien qu’ils ne comprennent pas. Même leur pays a l’air étranger, mais comme ils sont heureux quand ils lisent des noms de villes connues ! !

 

Aujourd’hui seulement, nous faisons notre véritable entrée au Gabon, légalement disons. La frontière consiste à prendre un bac, et pour prendre le bac, il faut d’abord réveiller le chauffeur.

La journée s’écoule sans incident. Les gens croient souvent que nous sommes envoyés par le gouvernement, mais l’accueil du soir est toujours aussi chaleureux.

Une femme nous invite dans sa paillotte. L’intérieur est d’une propreté surprenante. Au mur sont accrochées des découpures de journaux. Dans un coin trône le gigantesque fémur d’un éléphant.

Nous sommes assis sur les deux seules chaises de la case. La femme est adorable et guette le moindre de nos besoins. Mais elle ne commence à parler qu’au bout d’une demi-heure. Elle nous dit que son mari est parti en pirogue mardi dernier et qu’il ne rentrera que jeudi. Tous les mois aussi, il part loin en brousse chasser l’éléphant ou le singe. Après, il vend le gibier ou les poissons au village. Un camion d’Oyem vient lui en acheter. La femme, elle, tient le bistrot dans un coin de la case. Avis aux voyageurs : elle vend même du vin rouge !

Notre chambre est toute simple, avec juste un lit sommaire recouvert de paille très douce. Cette pièce est normalement réservée à un missionnaire français qui vient tous les ans pour Noël. La femme est d’ailleurs très croyante et elle nous dit qu’elle aura beaucoup d’enfants parce que Dieu le veut. Elle en a déjà quatre et semble ne pas avoir plus de vingt ans.

 

C’est dimanche, le 8 juillet. La messe est annoncée au tam-tam. Tout le village y va, notre amie aussi. Les femmes sont pimpantes et gaies ce matin. L’église, c’est un abri sans mur, avec juste une croix au fond.

 

La piste rouge s’enfonce dans la forêt équatoriale. Tout est rouge. Les arbres sont rouges, Coin-Coin est rouge. Nos habits sont rouges. La poussière rentre partout et nous dessèche. La forêt, la forêt, toujours la forêt. Les villages sont rares, et quand on dit village, cela veut dire trois à dix cases. Le Gabon est le pays le moins peuplé d’Afrique : 510.000 habitants sur une superficie de 268.000 km2, c’est-à-dire la moitié de la France. 2 habitants au km2 ! Et pensez qu’au Niger ou au Tchad, il y en a 3 !

 

Les plantations sont peu nombreuses, mais tout pousse tout seul ici. Il suffit de tendre la main. Seuls les œufs sont difficiles à trouver en ce moment : « ce n’est pas la saison » me répond une femme, et elle court vers sa case et revient les bras chargés de pamplemousses et de bananes. C’est « cadeau », et elle nous fait comprendre que nous pouvons passer la nuit ici. Mais le soleil est encore haut et, ingrats, c’est vrai, nous partons dans la forêt qui nous enserre et nous envoûte de plus en plus.

 

Une barrière de montagnes hautes, très hautes, s’élève devant nous. La radio fuse d’un village et des jeunes chantent et dansent de bonheur. Nous ne nous arrêtons pas, nous brûlons d’Y être, nous filons sur la piste rouge.

C’est sûrement bientôt, je le sens. La piste est déserte, le ravin. La brume si légère, la forêt vert clair au loin. On dirait que ça va être la fin ou le début de quelque chose. Ou peut-être tout se passe dans ma tête …

 

Mais ça y est, nous Y sommes. C’est arrivé. NOUS FRANCHISSONS L’EQUATEUR … fous de joie, nous dansons sur place. Coin-Coin a tenu, hourra ! Folle Coin-Coin de nos rêves …

 

C’est bête, mais ce panneau couvert de poussière rouge avec, écrit en énorme : « Vous franchissez l’Equateur », nous remue le cœur.

 

L’Equateur … Sur ma carte de géo, à l’école, ce trait, là au milieu, ça me faisait rêver. Et voilà, j’ai grandi et je suis sur le trait de mon livre de géo. Et je sais que c’est cela que j’attendais.

 

C’est formidable, si formidable que nous retournons au village où tout le monde dansait et riait…